A l’attention de M. Yves Calvi
Quel beau titre pour une émission d’investigation télévisée : « Castro : Cuba attend ». Oui, vous avez raison de le dire, Cuba attend. Cuba attend à peu près tout ce qui va à l’encontre de ce que vos invités nous ont raconté sur votre plateau.
Cuba attend que son histoire et son destin soit enfin évoqués sans que la parole soit uniquement laissée aux contre-révolutionnaires qui se battent (avec des capitaux nord-américains) pour que cette île redevienne le tripot et le bordel pour étasuniens fortunés que Fulgecio Batista, dictateur que la révolution cubaine a renversé, avait développé.
Cuba attend que l’on pose enfin la vraie question des souffrances qu’engendrent le blocus étasunien à son peuple.
Cuba attend que l’on évoque un jour les succès rencontrés par ce que vous appelez le « régime » dans les domaines de la santé, de la culture, de l’éducation...
Cuba attend que l’on reconnaisse à son peuple le droit, qui passe pour pure folie aux yeux de certains, de vivre dans un système socialiste, où le premier but de l’homme n’est pas de s’enrichir, mais de partager entre tous les ressources à disposition.
Cuba attend que les plateaux de télévision ne soient plus uniquement ouverts aux pseudos-intellectuels qui dénoncent de loin et dans une scandaleuse insouciance les affres d’un régime qu’ils ne connaissent pas, ou qu’ils travestissent pour le rendre conforme à leurs intérêts.
Quelle est la place laissée au débat, lorsque vous invitez sur un plateau Jacobo Machover, Serge Raffy, rédacteur en chef du Nouvel Observateur, Laurent Muller, dont l’association qui s’est honteusement attribué le nom de Cuba Libre est largement financée par des capitaux venant de l’autre côté de l’Atlantique, et Elizabeth Burgos, dont on comprend la frustration face au succès de la guérilla quant on voit la façon dont son mari, Régis Debray selon El Nacional, s’y est illustré.
Je ne vous reproche pas, Monsieur Calvi, d’avoir invité ces personnes là, bien que, vous l’avez deviné, leur vision ne soit pas la mienne. Je vous reproche de leur avoir attribué exclusivement la parole, sans place aux débats, sans place aux associations qui travaillent avec Cuba sans lui donner de leçon sur ce qu’elle doit devenir, sans place au peuple cubain pour défendre sa vision des choses, sans même un avis historique ou économique neutre. Vous êtes vous seulement adressé à l’Ambassade de Cuba pour lui demander de venir parler de l’île sur le plateau ? Monsieur Muller, qui se targue de manifester chaque semaine devant, vous en aurait peut-être fourni l’adresse ? A moins que vos invités eux-mêmes n’aient refusé la confrontation ? Vous nous avez livré durant toute l’émission, une vision unique, pour laquelle vous prenez fait et cause, ce qui est proprement inacceptable. Vous avez nié, durant toute cette émission, l’intelligence et la réflexion de vos téléspectateurs, pensant qu’ils ne s’interrogeraient pas sur les autres aspects du débat.
Je n’ai pas réussi à supporter votre émission de façon intégrale. Le discours stérile et prémâché de vos invités n’invite pas à l’attente d’une réflexion intelligente. Comment peut-on comparer Cuba et « les systèmes caudillistes comme on en a tant connu en Amérique Latine » ? C’est non seulement mentir à l’auditeur et refuser de voir l’histoire : il ne s’agit pas d’un système caudilliste, il s’agit d’un peuple qui a pris les armes pour se libérer et qui a fait jusqu’ici confiance à Fidel Castro pour diriger le pays. Le sens du « dialogue » que revendiquent vos invités pour les cubains de Miami a été maintes fois prouvé, lors de l’attaque de la baie des cochons, par exemple…Doit-je aller jusqu’à relever les incohérences de Mme Burgos, lorsqu’elle parle de la volonté d’Hugo Chavez (qui n’est pas épargné au passage, tant qu’à y être, faisons-nous plaisir !) d’installer son pouvoir à vie.
Pour Mme Burgos, un pouvoir à vie passe par des élections démocratiques. Pour Mme Burgos, un Président de la République qui remet son mandat en jeu à mi-mandat cherche à établir un pouvoir à vie. Et lorsqu’un Président propose de faire cesser la limitation constitutionnelle du nombre de mandat qu’un Président est autorisé à faire, en organisant un référendum pour savoir si le peuple est d’accord, alors Chavez tente d’instaurer un pouvoir à vie. Les mots ont-ils encore un sens ? Est-ce que Mme Burgos s’est insurgée lorsqu’un certain Jacques Chirac, en mettant en place le quinquennat par voie référendaire, a enlevé de la Constitution la limitation du nombre de mandats présidentiels ? Je n’en fais pas un titre de gloire, mais je constate : le Président Chavez propose de mettre en place la même démarche que celle qui a été mise en place en France pour aboutir au même résultat. Un seul de vos invités a-t-ils qualifié Monsieur Chirac de dictateur ?
Oui, Monsieur Calvi, Cuba a attendu et attend. Cuba attend aujourd’hui des nouvelles de son Président, Cuba attend que l’on cesse de lui expliquer ce qui est le mieux pour elle. Mais Cuba ne fait pas qu’attendre : Cuba a pris les armes pour se libérer de la tyrannie, et le referait si cela était nécessaire. Cuba a lutté durant 47 ans pour garantir sa souveraineté. Cuba travaille pour la reconnaissance des pays « non alignés ». Cuba travaille avec le Venezuela et la Bolivie à la mise en place d’un autre système que celui que la pensée unique cherche à nous imposer aujourd’hui.
Si vos invités sont si sûrs que le peuple cubain n’attend que la mort de Fidel Castro pour renverser le « système » cubain et revenir à l’ordre néolibéral, qu’ils aient au moins le courage de leurs opinions. Lorsque les cubains n’ont plus voulu de la régence nord-américaine, ils ont pris les armes et se sont libérés. Ce fut un combat dur et long, un peu le combat de David contre Goliath, ce qui ne l’empêcha pas d’être victorieux. Que messieurs Raffy, Machover, Muller et Mme Burgos prennent leurs responsabilités : les étasuniens se feront un plaisir de financer un combat qu’ils lanceraient. Mais peut-être ne sont-ils pas si sûr de la victoire.
Cuba attend, car son Président est malade. Cuba sait que Castro n’est pas éternel. Que Fidel Castro meure est inévitable, c’est peut-être le seul point sur lequel nous sommes d’accord. Mais cette révolution, que vous présentez comme la prise de pouvoir par Fidel Castro, est la Révolution du peuple cubain. Et le peuple cubain saura la faire vivre, car le peuple cubain sait ce qu’il a gagné, même si vos invités, choisis avec soin, font mine de l’ignorer.